Livre / Recension de « Actualité de Foucault »

mercredi 15 février 2017

Actualité de Foucault. Une problématique du travail social. Un ouvrage de Thierry Gutknecht, aux éditions IES, juin 2016.

Recension par François-Xavier Audergon, président du Tribunal de la Sarine, Fribourg

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Dans cet ouvrage, l’auteur actualise les concepts développés par le philosophe Paul-Michel Foucault et les applique au Travail social, fort de son expérience personnelle dans le domaine.

Une société conçue comme un ensemble d’individualités se dote de normes pour garantir son bon fonctionnement. Elle érige ainsi une « normalité » qui porte en elle une part indéniable d’arbitraire. Pour s’en convaincre, force est de relever la définition fluctuante de « normalité » au fil des ans, mais aussi dans les différentes cultures.

Pour ceux qui ne peuvent cependant s’insérer dans cette moyenne normative, qui vivent dans la marge, il appartient alors au pouvoir politique d’organiser des modes d’assistance, d’insertion, de contrôle, tâches qu’il a confiées aux travailleurs sociaux. Or, paradoxalement, le pouvoir exige toujours plus de résultats en la matière, pose de nouvelles exigences aux personnes dans le besoin, sans doter suffisamment en personnel ou en moyens l’action sociale, créant une asymétrie ambigüe.

Fort de ce constat, l’auteur, faisant siens les principes de Foucault, élabore une problématisation de l’action du travailleur social. Il s’interroge notamment sur la possible ou nécessaire cohabitation du contrôle et de l’aide dans le travail social, sur l’incidence du pouvoir en ce domaine, sur les différents types de savoir dans l’action sociale et leur objectif scientifique, sur la publicité à donner aux actions entreprises. Ce dernier point revêt une importance particulière, puisqu’en matière de travail social, il n’est en effet pas rare que les thématiques soient développées entre professionnels, à l’écart du public, informé des seuls abus ou alerté sur les seuls coûts engendrés par l’action sociale, non sur ses bénéfiques effets. Ce manque d’information peut alors avoir pour conséquence et contre toute logique que des normes qui fonctionnent pour 97 à 99% des situations soient, avec l’aval du peuple, abrogées ou durcies, en raison d’une infime proportion d’abus ou de surcoûts, provoquant par là-même une nouvelle et plus importante marginalisation, qui à son tour impliquera des nouveaux coûts et une nouvelle problématique !

L’auteur souligne également la tendance actuelle à responsabiliser la personne bénéficiaire de l’aide de l’Etat, à l’impliquer dans le processus, appliquant au travail social quelques principes du capitalisme, qui se retrouvent dans la notion de « contrat » avec le bénéficiaire. Cette vision peut cependant amener collatéralement à une forme de culpabilisation de l’individu. Respecter le droit à la différence, remettre en confiance l’usager, s’abstraire de jugements moraux sont autant de méthodes qui amènent à penser le changement individuel à partir de l’environnement dans lequel évolue la personne qui demande de l’aide. Il est essentiel que l’axe normatif soit représentatif pour que l’individu puisse se reconnaître dans les décisions et dans les valeurs qui ont inspiré cet axe normatif. Il appartient donc à la société de réduire ses marges tant que faire se peut, en optant pour des objectifs raisonnables, et non de creuser lesdites marges par des normes trop incisives, qui excluent plus qu’elles ne solutionnent.

Thierry Gutknecht signe avec son ouvrage une réflexion extrêmement bien structurée sur une problématique des plus actuelles, induite par l’augmentation croissante des inégalités et donc des personnes laissées en marge de la société. La fluidité des arguments guide le lecteur d’un bout à l’autre du livre. Au terme de cette passionnante lecture, il appartiendra à chacun d’envisager les solutions qu’il sied d’apporter aux problèmes soulevés et de repenser le travail social pour le rendre encore et toujours plus efficace.

→Editions IES



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