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Tirer les leçons du sans-abrisme à Paris

Mercredi 11.03.2026

Dans le cadre d’un module libre du cursus de bachelor en travail social, huit étudiant·es lausannois ont vécu une semaine d’immersion auprès des plus démuni·es de la capitale parisienne. Témoignage d’expérience.

sdf paris module libre etudiants hetsl rullac reiso 400© Jonathan Stutz / Adobe Stock

Par les étudiant·es Laetitia Aleardi, Sibel Boyraz, Nina Cuche, Noémie Leonardi, Carmen Mosset, Emma Salvadore, Mélody Savary, Shkumbim Tora, encadré·es par Stéphane Rullac, professeur HES ordinaire, et Robert Fund, professeur HES associé, Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HES-SO)

Dimanche 9 février 2025. Nous, huit étudiant·es en travail social de la Haute école de travail social et de la santé Lausanne, rejoignons Paris pour participer au module libre « Travail social et la question SDF à Paris : immersion dans la capitale européenne du sans-abrisme ». Organisée en partenariat avec l’École Pratique de Service Social (EPSS) de Paris, cette semaine d’étude intensive s’inscrit dans le cadre de la formation de bachelor et repose sur des conférences, des visites de terrain, des ateliers comparatifs franco-suisses, des échanges entre étudiant·es, ainsi que des expériences concrètes de maraudes nocturnes.

Dès notre arrivée, nous nous trouvons confronté·es à la réalité du nombre élevé de personnes vivant à la rue. Cette population, pourtant omniprésente dans l’espace public, demeure paradoxalement invisible. Comment expliquer cette marginalisation ? Les chercheur·euses rencontré·es nous transmettent un chiffre glaçant : 100% des femmes ayant vécu un an dans la rue ont subi des violences sexuelles [1]. Face à une telle urgence sociale surgit la question de nos possibilités d’action, en tant que futur·es professionnel·les du travail social (Sénat, 2024).

Selon l’INSEE (2020), le sans-abrisme concerne « toute personne ayant dormi la nuit précédente dans un service d’hébergement ou dans un lieu non prévu pour l’habitation ». Bien qu’officielle, cette définition s’avère toutefois réductrice, ne rendant pas compte de l’ensemble des formes d’errance et d’habitat précaire. Elle n’est que la partie émergée de l’iceberg, tandis que la partie immergée renvoie aux formes moins visibles, mais tout aussi préoccupantes de précarité (hébergement chez des tiers, squats, etc.).

Nous rencontrons également les équipes de l’Espace solidarité insertion L’Arche d’avenirs, un accueil de jour, et le Centre d’hébergement d’urgence l’Escale, spécialisé dans l’accueil des personnes LGBTQIA+. Certain·es d’entre nous participons en plus à des maraudes organisées par des associations parisiennes. Ces moments de rencontre directe nous confrontent à la force de l’engagement bénévole et à l’ingéniosité du travail social de rue. Ces expériences font naître une nouvelle interrogation : quelle est aujourd’hui la reconnaissance du travail social dans l’accompagnement des personnes sans domicile ? Et surtout, que peut-il face à une problématique d’une telle ampleur ?

Progressivement, notre regard s’affûte. Nous prenons conscience des écarts entre les politiques publiques existantes et les réalités du terrain. Ce vécu d’immersion contribue à une meilleure compréhension des enjeux de notre futur métier, entre complexité des parcours et injonctions administratives. Cette expérience nourrit également la recherche d’idées d’approches différentes, à travers des ateliers de projets, pour repenser les pratiques, co-construire des dispositifs avec les personnes concernées et expérimenter des innovations sociales.

Les apprentissages face à la question du sans-abrisme

Cette semaine à Paris a constitué une plongée critique dans le modèle français de lutte contre le sans-abrisme. Si la France a consacré 2,8 milliards d’euros pour 203’000 places d’urgence sociale (Projet de loi de finances, 2025) [2], 330’000 personnes étaient toujours sans domicile cette même année (Armée du Salut, 2024) et 735 sont mortes dans la rue (Les Morts dans la rue, 2024).

Ce décalage entre moyens et résultats révèle des blocages structurels au sujet desquels plusieurs hypothèses explicatives ont été explorées. Parmi elles figure la persistance d’un regard moral sur la pauvreté. Les « bon·nes » pauvres, perçu·es comme méritant·es, sobres et travailleur·ses, sont opposé·es aux « mauvais·es » pauvres, considéré·es comme responsables de leur situation. Ce tri implicite alimente une aide conditionnelle, et non universelle.

Les visites effectuées dans des établissements spécialisés (L’Espace solidarité insertion « l’Arche d’avenirs » et le Centre d’hébergement d’urgence « L’Escale »), nous ont permis d'affiner notre analyse des enjeux du sans-abrisme pour des publics spécifiques, comme celui des femmes sans-abri, qui le deviennent souvent à la suite de violences conjugales. Ces personnes, dont le nombre augmente, connaissent une situation d’extrême vulnérabilité dans la rue, sans structures d’accueil adaptées (Sénat, 2024). Cette « double peine » (victimes de violence puis de la rue) s'accompagne d'une errance cachée qui complique leur recensement et l'accès aux soins d'hygiène intime.

L’attention a ensuite été portée sur les jeunes sortant de l’aide sociale à l’enfance, livré·es à eux·elles-mêmes à 18 ans, souvent sans logement, ni réseau, ni ressources. Un quart des personnes sans domicile fixe sont en effet d’ancien·ne·s enfants placé·es. Cela interroge les politiques de transition à la majorité (Le Monde, 2024). Cette réalité illustrent les difficultés actuelles de la protection de l’enfance en France qui rendent difficile la transition vers l'âge adulte. Analyser les limites des politiques du sans-abrisme oblige à prendre en compte celles des politiques sociales dans son ensemble.

Ces constats soulignent une réalité dérangeante : le sans-abrisme est moins un problème individuel qu’un symptôme d’un système inégalitaire. De fait, tant que les réponses resteront ponctuelles, sectorisées et conditionnées, elles ne permettront pas d’agir sur les causes structurelles.

Contribuer à la résolution du sans-abrisme en Suisse?

Lors des ateliers de projet organisés pendant le module libre, trois thématiques clés ont été abordées par des travaux de groupe : l’aller-vers (maraudes), le droit au logement et à l’hébergement, et les publics à besoins spécifiques.

À partir de nos observations, trois propositions transposables en Suisse ont été formulées. La première repose sur le développement de la recherche et de la formation. Bien qu’émergente dans le débat public [3], la thématique du sans-abrisme reste émergente dans les études en travail social. À la HETSL, les ressources disponibles à l’infothèque sont limitées et les cours sur le sans-abrisme sont rares, même si un investissement scientifique est en cours de développement [4]. Même s’il est en train d’être dépassé, cet ancien manque d’intérêt académique a empêché la mise en place de politiques publiques fondées sur des données solides. Pour former efficacement les futur·es professionnel·les, il est indispensable de renforcer la recherche appliquée, de proposer des modules dédiés, et d’intégrer cette question dans les enseignements de base.

Ensuite, il s’agirait de créer un dispositif fédéral de coordination. Inspiré du Service intégré d’accueil et d’orientation [5] français, un système suisse centralisé contribuerait à uniformiser les pratiques, à coordonner les réponses entre cantons, et à assurer un accompagnement continu. Aujourd’hui, la fragmentation des mesures d’aide sociale représente un frein majeur à l’efficacité. Sur le terrain, à l’image de ce qui se passe à Lausanne, les centres se trouvent saturés, le nombre de personnes à la rue explose (Ville de Lausanne, 2023), la maraude est suspendue (communication personnelle, 2025). Une Recherche évaluative financée par la Direction générale de la cohésion sociale du Canton de Vaud [6], réalisée entre octobre 2022 et mars 2023, préconise justement une nécessaire coordination cantonale des dispositifs dédiés au sans-abrisme (p. 95). En plus de coordonner les actions, une telle perspective pourrait également permettre d’articuler le sans-abrisme aux autres problématiques sociales (chômage, Revenu d’insertion, Assurance-Invalidité, etc.). Cette synergie des politique sociales soutiendrait alors l’inscription de la lutte contre le sans-abrisme comme un droit universel garanti par des politiques publiques, alors que ces besoins dépendent encore beaucoup de la charité et de la politique locale.

Enfin, lutter contre le non-recours aux droits reste indispensable. En Suisse, entre 8'000 et 16'355 personnes seraient menacées de perdre leur logement (Armée du Salut, 2022a). Nous proposons la création d’équipes mobiles pluridisciplinaires, vouées à aller vers les publics à risque, en s’appuyant sur les structures fréquentées (comme le Centre social protestant, les centres Addiction action communautaire travail social, ou encore les banques alimentaires, etc.). Ces équipes pourraient détecter les premiers signaux de rupture, proposer un accompagnement personnalisé et favoriser une prévention active du sans-abrisme en orientant efficacement les personnes. Ces interventions doivent reposer sur des principes d’écoute, de bienveillance, mais aussi de professionnalisation.

Ces trois propositions — politique, professionnelle, préventive — s’inscrivent dans une logique de transformation sociale sur un long terme. L’action sociale ne peut en effet pas être réduite à une gestion ponctuelle de l’urgence, au risque de créer des drames humains. Comme en témoigne une personne sans-abri citée dans un article du quotidien 24 heures : « Vous allez devoir ramasser des corps morts dans les rues. La paix est impossible quand le système nous traite comme des animaux » (Garcia, 2024). Questionner le système actuel et agir à son amélioration, c’est reconnaître la pleine humanité de celles et ceux que la rue engloutit dans le silence.

Sortir de l’école pour se confronter à la réalité

Ce module libre a offert bien plus qu’un contenu académique : il a constitué une expérience humaine et professionnelle, un déclencheur d’engagement. Il a soutenu les étudiant·es dans leur posture de penser le travail social comme une pratique située, critique, traversée par des tensions éthiques. Et leur a enseigné que pour rendre visible ce que la société veut ignorer, il faut parfois sortir de l’école, marcher la nuit, et écouter les silences de la rue.

Liste de références

[1] https://www.nouvelobs.com/societe/20241009.OBS94761/femmes-sans-abri-au-bout-d-un-an-passe-a-la-rue-100-d-entre-elles-ont-subi-un-viol.html

[2] https://www.lemediasocial.fr/plf-2025-le-budget-alloue-a-l-hebergement-d-urgence-reste-stable_djDMMF

[3] Par exemple, le premier Forum du sans-abrisme a été organisé les 30-31 janvier et 1er février 2025 par l'Observatoire des précarités (HETSL), le collectif 43m2, la Haute école de travail social de Fribourg (HETS-FR) et le centre socio-culturel Pôle Sud.

[4] Depuis 2024, la prof. Hélène Martin a obtenu une recherche financée par le Fond National Scientifique intitulée : « Visages du sans-abrisme. Une recherche ethnographique et participative dans deux cantons de Suisse romande ».

[5] Le SIAO, à l’échelle de chaque département français, organise et centralise l’ensemble des demandes de prise en charge des ménages privés de « chez soi ». En partant toujours des usagers, il vise à proposer à chacun une orientation adaptée à ses besoins, grâce à 3 pôles qui travaillent en étroite collaboration : le Pôle Pôle Veille Sociale, le Pôle Habitat, et le Pôle Métiers et Ressources.

[6] https://www.hets-fr.ch/media/2a1hcxi5/evaluation-dispositif-h%C3%A9bergement-urgence-vaud-rapport-hets-fr_final.pdf

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