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Bousculer, questionner, décloisonner

Lundi 23.08.2021

A Genève, l’art a fait son entrée dans un service universitaire d’addictologie il y a bientôt dix ans. Retour sur une expérience enrichissante et interrogatrice, tant du côté des soignant·e·s que des artistes.

Par Rita Annoni Manghi, médecin adjointe cheffe d’unité, HUG, Michèle Lechevalier, responsable du Service des affaires culturelles, HUG, et Marie-Antoinette Chiarenza, chargée de cours à la Haute école d’art et de design, Genève. [1]

En 2013, le Service d’addictologie, le Service des affaires culturelles des Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG) et la Haute École d’art et design débutent une coopération sur des projets artistiques dans les locaux de la consultation ambulatoire d’addictologie du Grand-Pré. Au lieu d’un concours pour en décorer les murs, Marie-Antoinette Chiarenza propose d'y infiltrer l'art en créant un atelier en résidence pour les étudiant·e·s en Master d'arts visuels. C’est ainsi que le responsable de la consultation et chef de service d’addictologie, le professeur Daniele Zullino, ponctue la première rencontre d'un « travaillez en toute liberté et dérangez-nous ». La doctoresse Rita Manghi facilite ensuite, par son implication et sa disponibilité, les rouages de l’interface art et soins et l’intégration des artistes dans la consultation. Elle organise des rencontres entre soignant·e·s, patient·e·s et artistes et participe à des performances ouvertes au public.

C'est donc sous le mode d'atelier en résidence que des étudiant·e·s participent à une expérience de recherche empirique sur plusieurs semestres. Ils et elles aboutissent à des projets artistiques in situ sous forme d’installations, de sons, d’objets, de photographies ou de performances. Entre 2013 et 2016, trois volées d’artistes bénéficient de ce programme.

En juin 2015, une journée ouverte au public rassemble des philosophes, des artistes, des soignant·e·s et des patient·e·s autour de conférences, d’échanges informels et de performances artistiques. Une année plus tard, grâce à la coopération avec Michèle Lechevalier, le programme se termine par la participation au festival de la photographie 50JPG, avec une exposition et une publication intitulée Les Clés. A travers cette exposition, la consultation ambulatoire d’addictologie du Grand-Pré devient un espace culturel ouvert au public.

Cette expérience artistique participe au travail de décloisonnement des hiérarchies. Son objectif vise la remise en question des représentations des un·e·s et des autres. Elle est aussi vouée à lutter contre la stigmatisation des personnes vivant avec une ou plusieurs addictions et d’autres troubles psychiques.

Depuis 2019, Michèle Lechevalier et Marie-Antoinette Chiarenza poursuivent cette aventure à l’Hôpital de psychiatrie de Belle-Idée. Sur ce site des HUG, elles ont créé un nouvel atelier en résidence. Une première volée d'étudiantes a bénéficié d'un temps d'immersion et de réflexion in situ, un temps qui a nourri le projet et leur nom, le CARECLUB.

L’art du côté des soins...

La consultation ambulatoire d’addictologie du Grand-Pré est un lieu de soin, d'enseignement et de recherche. Le Service d’addictologie fait partie du Département de psychiatrie des HUG et s’adresse spécifiquement à des patient·e·s souffrant·e·s d’addiction aux substances (alcool, cannabis, cocaïne, héroïne) et/ou à d’autres produits comme le jeu pathologique, l’addiction à Internet, ou l’addiction au sexe.

Le Service d’addictologie des HUG comprend une unité hospitalière et deux unités ambulatoires, dont le Grand-Pré. Il s’agit d’une consultation multidisciplinaire ambulatoire comprenant des médecins, des infirmier·e·s, des assistant·e·s sociaux·ales et des psychologues, ainsi que du personnel administratif. Les patient·e·s bénéficient de soins individuels ou en groupe.

L’addiction étant essentiellement un trouble du comportement avec automatisation et perte de contrôle (la consommation de substances ou à un produit devient la conduite prioritaire quelles que soient les situations), il est primordial dans les objectifs de soins de favoriser le développement d’agissements alternatifs. L’une des stratégies visée est d’encourager les personnes souffrant d’addiction à développer à nouveau des compétences sociales en dehors des comportements de consommation. Si les soins classiques comme la réduction des consommations ou des objectifs d’abstinence peuvent être efficaces, ils sont également à risque de devenir répétitifs et de maintenir les patient·e·s dans une position passive de malade.

Les personnes souffrant d’addiction se caractérisent également par un sentiment de honte et de culpabilité qui favorise l’auto-stigmatisation. Cela fait écho au regard également désapprouvant que la société leur porte. La lutte contre la stigmatisation des patient·e·s souffrant d’addiction est une priorité de l’Organisation mondiale de la santé.

L’inclusion des réflexions et productions artistiques dans un espace de soins, ainsi que l’ouverture de cette production dans l’espace public lors d’expositions et de journée de conférences, a créé de nombreux questionnements sur la confidentialité, les limites de la perturbation de l’organisation des soins ainsi que la fonction « soins » de l’art.

Les soins du côté artistique...

L'atelier REM_x (nommé aussi houhouHaha) a proposé aux étudiant·e·s en études Master arts visuels de travailler sur place, à la consultation du Grand-Pré, et d'utiliser une approche empirique avant de proposer une idée. L'objectif était de développer une pratique interdisciplinaire, de produire un questionnement par l'art et, implicitement, un questionnement sur l'art : quand s’agit-il d’art social ? D’art thérapie, de ses promesses et de ses limites ? Quelle approche dans un lieu de travail et non dans un espace d'art ? Quelle définition pour une pratique d’art social ? Cette première expérience a permis d'énoncer une hypothèse principale, à savoir que l'art change la perception du travail des soignant·e·s et le lieu de soin change la perception du travail des artistes. De ce constat émerge la nécessité de créer une structure ouvrant à la recherche de trois hypothèses.

La première hypothèse se focalise sur le dérangement induit par la présence des artistes au cœur des espaces médicaux. Mettre en lien des artistes, des patient·e·s et des soignant·e·s dans un lieu habituellement dévolu exclusivement aux soins amène des perturbations susceptibles de développer la créativité de chacun·e. Ce désordre favorise l’émergence de réflexions ou de comportements alternatifs.

Ensuite, le fait d’intégrer des artistes dans une structure vouée aux soins offre aux patient·e·s de vivre une expérience de rencontre différente. Non liée à leur identité de malade ou de toxicomane, elle leur rend leur place de citoyen·ne dans l’espace public.

Enfin, la confrontation entre le monde de l'art et des soins questionne les représentations utilisées dans l'enseignement des soignant·e·s et des artistes. L'hypothèse est que l'utilisation d'images devienne moins automatisée et plus critique, précisément concernant le domaine du genre. En conséquence, il s'agit de questionner les représentations véhiculant l’enjeu politique des corps socialement définis, aussi bien d'un point de vue historique [2], que d'un point de vue généraliste englobant le vivant [3].

Aujourd'hui, les approches collectives de toutes sortes de groupes proposent des espaces de vie appliquant une éthique du partage et des soins et d'un art engagé, à l'image du Quartier culturel de l'Hôpital psychiatrique de Malévoz à Monthey. Le monde de l'art permet une déhiérarchisation des codes sociaux, un regard critique sur les stéréotypes. Il apporte un regard qui rend visible tous les corps et les sexualités possibles, qui dédramatise et qui dévictimise. Car l'art s'occupe aussi bien de questionner comment les images sont faites, que des codes visuels ou des mouvements des corps dans l'espace.

Art et soins : dialogue, négociations et engagement

Un atelier de résidence à Belle-Idée accueille donc des artistes depuis sa création en 2019. Comme la plupart des hôpitaux psychiatriques, celui de Belle-Idée se situe loin du centre-ville et, malgré le parc, il est difficile de rentrer en contact avec les utilisateur·rice·s de l'hôpital. Cependant, trois institutions permettent aux artistes invité·e·s de prendre contact avec le lieu, de travailler sur place librement d'une manière inclusive, de dialoguer et de développer des idées.

Le Service des affaires culturelles des HUG et du Centre Nicolas Bouvier, ainsi que le Bistro’ ouvert à tout le monde sont regroupés dans le bâtiment ayant pour nom Abraham Joly (dit : le briseur de chaîne du XVIIIe siècle). Deux éducatrices sociales, Estelle Polano et Laura Lapraz, occupent une fonction transversale dans toutes ces structures où convergent patient·e·s, soignant.e.s, proches et intervenant.e.s artistiques. Par leur engagement et la qualité de leur accueil, ces personnes cherchent à décloisonner les espaces psychiatriques. Elles partagent les mêmes thèmes que celles engagées dans l'art, à savoir la bienveillance, l'écoute et la création de lieux de rencontre. Leur fonction de courroie de transmission a permis la mise en place de plusieurs projets, comme des expositions, l'intégration du Bistro ou des espaces d’échanges. Parmi ceux-ci, le CARECLUB est le premier groupe artistique à avoir profiter de cette forme de résidence.

Le CARECLUB

Cinq artistes en étude Master Arts Visuels bénéficient d’un espace de recherche dans un des pavillons du domaine de Belle-Idée, accessible durant la journée. Elles se sont rassemblées sous le nom de CARECLUB et questionnent l’idée de « l'écoute », du point de vue territorial, féministe et politique.

Elles ont démarré leur projet au Centre Nicolas Bouvier, espace d’animation socioculturelle. Ce lieu citoyen ouvert à tout public, accueillant, sans jugement, offre différentes prestations (ordinateurs, presse quotidienne, bibliothèque, piano, démarches administratives) et un espace de créativité. Il est géré par des éducatrices sociales.

Le groupe s'est imprégné de l’ambiance, des échanges, des discussions de Belle-Idée et a participé aux différentes activités proposées. De cette immersion, elles ont imaginé diverses ambiances sonores, comme des interviews, des bruits particuliers ou de la musique, pour découvrir le domaine et ses utilisateur·rices. Un site internet créé par la graphiste et artiste Iyo Bessek accueillera les podcasts.

La situation sanitaire liée au Covid-19 depuis mars 2020 a modifié et ralenti la réalisation de ce projet. Les étudiantes se sont confrontées à l’accès restreint dans les unités et à la difficulté d’organiser des rencontres. Elles ont aussi fait face à une certaine méfiance et retenue des personnes hospitalisées, due à la difficulté de créer des liens réguliers sur le terrain. Le projet est toutefois toujours en cours et une présentation du site et du travail sont programmés dans le parc de Belle-Idée en septembre 2021.

Le projet s'est mis en place sur deux ans. La première année a été consacrée à la découverte du lieu, la deuxième à la la réalisation. Dans un idéal futur post-Covid, l'intention serait de conserver l’approche en deux temps du projet, mais sur deux semestres.

Les rencontres, interviews et prises de sons des artistes leur ont permis de conscientiser les changements de représentations de leur vision de l’art et de la place de l’artiste dans un hôpital psychiatrique. Cette expérience immersive et cette construction initialement inhibée par les restrictions du cadre hospitalier et des contraintes Covid a abouti finalement à un espace de liberté mentale dans le processus créatif.

Sitographie

Déstigmatisation

  • Conférence ministérielle européenne de l’OMS sur la santé mentale : Relever les défis, trouver des solutions. Helsinki (Finlande), 12–15 janvier 2005

Art à l'Hôpital, HUG

Art au Centre d'Addictologie Ambulatoire, HUG

Centre Nicolas Bouvier, HUG

Malévoz Quartier Culturel

HEAD, Master TRANS – Pratiques artistiques socialement engagées

Site internet du CARECLUB

RELAX (chiarenza & hauser & co)

[1] Rita Annoni Manghi est psychiatre spécialiste ISFM en addictologie, alors que Michèle Lechevalier et Marie-Antoinette Chiarenza, elle-même membre du collectif RELAX, sont également artistes.

[2] La dictature de l'hétérosexualité de Monique Wittig, La pensée straight, 1992

[3] Felix Guattari, Les trois écologies, 1989

Cet article appartient au dossier Chaudron de culture

Comment citer cet article ?

Rita Annoni Manghi, Michèle Lechevalier et Marie-Antoinette Chiarenza, «Bousculer, questionner, décloisonner», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 23 août 2021,https://www.reiso.org/document/7827

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