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Regards d’enfants sur les personnes âgées

Jeudi 04.11.2021

Une étude menée en milieu rural auprès d’enfants de 6 à 11 ans montre que leur vision de la vieillesse repose sur différents regards, à la fois négatifs, neutres et positifs, ainsi que sur quelques stéréotypes.

Par Sophie Guillén, Master en psychologie, et Fabrice Brodard, Maître d'enseignement et de recherche, Université de Lausanne et Christian Maggiori, Professeur, Haute Ecole de Travail Social, Fribourg (HES-SO).

Actuellement en Suisse, près d’un cinquième de la population est âgé de 65 et plus. D’ici à 2050, il est attendu que le nombre de personnes appartenant à cette tranche d’âge augmente de 63% (OFS, 2020). Un tel vieillissement démographique influence (et continuera à influencer) le regard que notre société porte sur les séniors, ainsi que les relations entre les groupes d’âge. C’est aussi le cas d’autres facteurs, comme la pandémie liée au Covid-19.

La présente étude a été réalisée dans une école primaire d’un village rural. Elle s’intéresse aux représentations des enfants à l’égard des aîné·e·s, et plus précisément sur les stéréotypes liés à l’âge. Les stéréotypes sont des croyances qui découlent d’un processus de catégorisation. Ceux-ci conduisent à penser que les individus appartenant à une même catégorie sociale partagent certaines caractéristiques (Nelson, 2016).

Bien que les stéréotypes puissent comporter un noyau de vérité, ils sont réducteurs et tendent à accentuer les ressemblances entre les membres d’un groupe. À titre d'exemple, un stéréotype négatif consiste à penser que les personnes âgées sont en moins bonne santé que les autres, tandis qu'un stéréotype positif revient à percevoir les aîné·e·s comme plus sages parce qu’ayant vécu plus longtemps (Iversen et al., 2009).

Les stéréotypes à l’encontre des séniors se forment dès le plus jeune âge. En effet, selon Levy (2009), les stéréotypes sur l’âge sont en général perçus et intériorisés durant l’enfance, lorsque l’appartenance au groupe des personnes âgées est encore loin. A force d’évoluer dans une culture qui promeut une image essentiellement négative du vieillissement, les individus finissent par considérer ces stéréotypes comme vrais. Une fois arrivés à la vieillesse, ils intègrent ces stéréotypes comme une part de l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. On parle alors d’auto-stéréotypes.

Aujourd’hui, malheureusement, les stéréotypes négatifs à l’encontre des aîné·e·s demeurent nombreux et engendrent parfois des conséquences importantes sur la santé mentale et physique des séniors : ils peuvent aller jusqu’à réduire l’espérance de vie (Chang et al., 2020).

Une meilleure compréhension de la vision des enfants à l’égard des personnes âgées permettra de vérifier si, jeunes déjà, ils se forgent une représentation stéréotypée établie à propos des séniors. Ces informations indiqueront également sur quelles dimensions mettre l’accent pour les sensibiliser à cette problématique.

Dessiner une personne âgée et une personne jeune

Cette étude repose sur un échantillon de 42 filles et 48 garçons âgé·e·s de 6 à 11 ans. Ces enfants sont tou·te·s scolarisé·e·s dans l’école primaire d’un village de campagne du canton de Fribourg. Les données ont été récoltées avant la pandémie de Covid-19. Afin que les élèves puissent participer à la recherche, un consentement écrit de la part des parents a été obtenu.

Pour la recherche, les enfants ont réalisé deux dessins : l’un d’une personne âgée et l’autre d’une personne jeune, sur lesquels des questions leur ont été posées lors d’entretiens de groupe. Une analyse de contenu, soutenue par un logiciel d’analyse qualitative de données, a été effectuée sur les illustrations et les réponses y associées. Par la suite, les caractéristiques présentes dans les créations et les discours des enfants ont été classées comme négatives, neutres ou encore positives.

Représenter des séniors : actifs, avec des cheveux gris

De manière générale, les résultats ont mis en évidence une vision hétérogène des enfants à l’égard des séniors et cela à plusieurs niveaux. Sur l’ensemble des 840 caractéristiques récoltées, 323 sont négatives, 266 sont positives et 251 sont neutres. Une majorité d’enfants (67.8%) ont représenté la personne âgée avec une aide physique comme une canne et/ou des lunettes de vue. Par ailleurs, les problèmes de santé, tels que les difficultés à marcher ou les douleurs dorsales, apparaissent fréquemment dans les discours des élèves (35.6%).

Les aîné·e·s sont principalement dessiné·e·s comme souriant·e·s (73.3%), avec des cheveux gris (61.1%), courts ou clairsemés (63.3%). Ils et elles sont aussi essentiellement décrit·e·s comme arborant un style vestimentaire classique (47.8%). Les personnes âgées représentées se sentent en général bien (62.2%) et possèdent un nombre élevé de relations sociales (44.4%). Elles sont principalement illustrées dans un cadre extérieur à leur domicile (47.8%) et réalisent souvent des activités de niveau physique modéré (34.4%). Enfin, elles sont fréquemment décrites (41.1%) comme ayant pour loisir une activité physique (principalement de la marche, mais aussi ski, football).

Après une analyse plus fine, une vision des séniors a été attribuée pour chaque enfant, en fonction des caractéristiques présentes dans sa production (dessin et discours sur le dessin). Lorsqu’une majorité des caractéristiques appartenait au même groupe (négatif, neutre ou positif), la représentation a été définie comme homogène. Au contraire, si elle comportait un mélange important de caractéristiques à la fois négatives, neutres et positives, elle a été jugée hétérogène.

Les résultats indiquent que la vision de plus de deux tiers des participant·e·s est hétérogène. Les enfants qui partagent cette perception esquissent souvent les personnes âgées comme souriantes et dans un bon état général. Aussi, la plupart sont considérées comme ayant un niveau de relations sociales allant de moyen à élevé. Par conséquent, elles sont évaluées positivement en ce qui concerne les caractéristiques psycho-sociales. Toutefois, les particularités physiques employées pour les décrire sont plutôt négatives et mettent en exergue une dégénérescence physique, comme les cheveux gris, les marques de vieillesse et la perte de cheveux. La figure 1 illustre une représentation typique d’une vision hétérogène d’une personne âgée.

Fiche identite senior 1 400Figure 1 Fiche d’identité créée à partir de la production d’un enfant. A gauche se trouve le dessin et à droite les réponses données par l’enfant lors des discussions de groupe.

Si les résultats montrent que la vision d’une majorité des participant·e·s apparaît comme hétérogène, les 32% restants ont une vision qualifiée comme homogène qui est soit négative (14.5%), positive (14.5%) ou neutre (3.0%). Notons que parmi les représentations considérées comme homogènes, malgré une tendance prédominante, une importante diversité est présente (voir la figure 2).

repartition caracteristiques visions 400Figure 2 Répartition des caractéristiques négatives (en rouge), neutres (en gris) et positives (en vert) au sein des différentes visions qualifiées comme homogènes.

L'analyse des productions des enfants signale que leur représentation à l’égard des personnes âgées est composée d’un mélange de visions négatives, neutres et positives. Ces résultats mettent en évidence, d’une part, une perception de la vieillesse caractérisée par une certaine dégradation physique. D’autre part, les enfants décrivent les séniors comme actifs sur le plan social et physique. Ces données révèlent que des images antagonistes peuvent coexister et qu’on ne rencontre pas une représentation unique de la vieillesse chez un même enfant. Par ailleurs, une certaine hétérogénéité s’avère présente même dans les réalisations qualifiées comme homogènes. Notons encore que les résultats n’ont pas démontré de différences de représentations entre les filles et les garçons et ne vont pas dans le sens d’observations faites par d’autres études (p.ex. Robinson et al., 2015).

Faire connaissance pour casser les stéréotypes

Quelques pistes concrètes d’intervention peuvent être proposées, afin d’amener les plus jeunes à se forger une image des aîné·e·s toujours plus actuelle et proche de la réalité. En milieu scolaire, cela consiste par exemple en l’organisation de rencontres intergénérationnelle. Qu’elles soient ponctuelles ou plus soutenues, elles offrent aux élèves l’opportunité de partager des activités et des expériences positives avec des personnes âgées et ainsi de prendre conscience de leurs compétences, et ceci dans divers contextes.

Ces échanges intergénérationnels, qui ont montré des effets bénéfiques et à long terme pour les deux générations concernées (Gualano et al., 2017), contribueraient à mettre en avant les différences interindividuelles présentes chez les séniors. La formation des enseignant·e·s peut également être questionnée, en s’intéressant à la manière dont les plus âgé·e·s sont représenté·e·s à l’école, notamment dans les discours des adultes et dans les histoires lues en classe.

Enfin, des questions subsistent. Des recherches, dont celle de Robinson et al. (2015) ont montré que les enfants portent une vision plus négative et stéréotypée des personnes qu’ils ne connaissent pas. La prise en compte de ce paramètre dans l’analyse des dessins aurait-elle abondé en ce sens ? Ou encore, comment la crise de Covid-19 va-t-elle influencer le regard que portent les jeunes sur les séniors ? Quelles que soient les réponses, tout le monde a à gagner de se rapprocher et de se détacher d’idées préconçues.

Bibliographie

  • Chang, E.-S., Kannoth, S., Levy, S., Wang, S.-Y., Lee, J. E., & Levy, B. R. (2020). Global reach of ageism on older persons’ health : A systematic review. PloS one, 15(1), e0220857. 
  • Gualano, M. R., Voglino, G., Bert, F., Thomas, R., Camussi, E., & Siliquini, R. (2017). The impact of intergenerational programs on children and older adults: A review. International psychogeriatrics, 30(4), 1-18.
  • Guillén, S. (2021). Représentations des enfants à l’égard des personnes âgées : une combinaison de mesures implicites et explicites [Mémoire, Université de Lausanne], sous la direction de Dr. F. Brodard et avec la collaboration de Prof. C. Maggiori, Haute Ecole de Travail Social, Fribourg.
  • Iversen, T. N., Larsen, L., & Solem, P. E. (2009). A conceptual analysis of Ageism. Nordic Psychology, 61(3), 4‑22.
  • Levy, B. R. (2009). Stereotype Embodiment : A Psychosocial Approach to Aging. Current Directions in Psychological Science, 18(6), 332‑336. 
  • Nelson, T. D. (Éd.). (2016). Ageism. In Nelson T.D. (Ed.), Handbook of prejudice, stereotyping, and discrimination (Second edition, pp. 337‑352). Psychology Press.
  • Office fédéral de la statistique (OFS). (2020). Les scénarios de l’évolution de la population de la Suisse et des cantons : 2020-2050.

Comment citer cet article ?

Sophie Guillén, Fabrice Brodard et Christian Maggiori, «Regards d’enfants sur les personnes âgées», REISO, Revue d'information sociale, mis en ligne le 4 novembre 2021, https://www.reiso.org/document/8155